La Recherche
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            Prenant une longue inspiration, Carvalho scrute un instant le devant de la taverne, un rien hésitant. Trois heures viennent de sonner à l’Eglise Saint-Georges de Carleon. Le Vice-Amiral est arrivé la veille sous une fausse identité pour une mission d’ambassade anodine, et sitôt les formalités réglées a troqué son uniforme protocolaire contre un large imper noir et une simple tenue de toile, plus adaptés aux lieux de sa visite, et à la personne pour laquelle il est venu jusqu’à la capitale Avalonnaise. Carvalho a beau être un habitué des chantiers, les docks de Caerlon ne sont comparable a aucun autre. Profitant une dernière fois de la fraîcheur de l’extérieur, il se force à ne pas de pincer le nez, et rentre au « Old Fish Inn », sa sixième taverne de la journée, sans résultats jusqu’à présent. 

            Malgré le nombre de sujets d’Elaine voguant sur les six mers, il semble toujours en rester plus à terre. Esquivant adroitement une lourde choppe, lancée probablement par un client mécontent, Carvalho se fraye tant bien que mal un chemin vers le bar, dans une pièce bruyante parsemée d’odeurs de bières, de sel et d’autres choses dont il n’a pas idée. Si son origine du Sud ne fait aucun doute, l’atmosphère cosmopolite de l’endroit le rend relativement anonyme. Trois vendelars jouent aux dès dans un coin, tandis que deux eisenors bourrus semblent en grande discussion avec un capitaine avalonnais.

-         Une bière, tavernier.

Carvalho s’est retenu de justesse avant de dire « por favor ». Mêmes si ses origines castillanes seront vite misent à jour, autant ne pas montrer trop tôt sa noble ascendance. Glissant quelques piécettes sur le bar, il se retourne, tentant de distinguer dans la foule pressée dans la taverne une tête différente, quelqu’un qui sortirai du lot. Sans idée précise de la manière de procéder, il se faufile jusqu’à une place juste libérée. Le Vice-Amiral peste une nouvelle fois de ne pas avoir les talents nécessaires pour ce genre de choses, étant plus à l’aise aux commande d’une escadre que dans une mission discrète. Mais les ordres d’Orduno était clairs, et son pari est bien trop osé que pour laisser qui que ce soit risquer à sa place. Carvalho se rappelle de sa conversation avec Nino Feresta, quelques jours avant. Théus fasse que je réussisse, et qu’il n’ai pas à défendre un choix qu’il n’aurait jamais fait.

-         Ouais, j’les connaît tous moi ! J’ai navigué avec les plus grands, mon gars !

Une voix graveleuse s’est hissée au dessus des autres. Tournant instinctivement la tête dans cette direction, Carvalho aperçoit un vieil homme ridé, un nombre impressionnant de chopes vides devant lui.

-         Et pourquoi qu’tu serais ici dans cette taverne pourrie si t’était aussi bon, pépé ?

-         Un peu de respect, gamin, j’travaillais sur un bateau a un moment où s’qui te sert de mère t’avais même pas encore fait ! J’suis toujours venu à cette taverne, et j’vais pas m’arrêter parc’que des jeunes galopins comme vous l’occupez !

Si le discours bravache de l’homme est commun, Carvalho reconnaît une série de détails qui lui ferait plutôt croire l’homme, en tout cas sur son expérience de marin. Tandis que quelques jeunes marins quittent la table de l’homme, le Vice-Amiral se rapproche tranquillement.

-         Dites, je peux m’asseoir ? Vous avez vraiment navigué avec les plus grands ?

-         Comme j’vous le dit, m’Signor. Tous sans exceptions !

-         Alors, vous pourriez peut-être m’aider… Tavernier, deux bières !

Evoquant quelques minutes d’anodins sujets maritimes, Carvalho sirote lentement sa bière. Parler de manière directe de sa mission est dangereux, mais il n’a guère le temps. Puis le bruit de la taverne devrait couvrir leurs échanges.

-         Et bien voilà, je recherche un homme bien particulier, mais cela doit rester discret, vous comprenez ?

Le Vice Amiral s’est penché, à la fois pour se rapproche de son interlocuteur et pour lui passer sous la table quelques lourdes pièces. Le vieux loup de mer à fait de même, avant de s’exclamer.

-         Aaah, sur qu’il est en ville, mais c’tun homme qu’on ne trouve pas, c’tun homme qui vous trouve…

-         Bien, tant pis, buvez les à ma santé quand même.

-         M’Signor est un grand seigneur !

Un rien déçu, Carvalho sort de la taverne, barrant d’un trait la « Old Fish Inn » sur sa longue liste. La pluie tombe à nouveau sur les docks, et le Vice-Amiral ressert son imper autour de lui avant de s’éloigner à grands pas. Il n’a pas fait dix mètres qu’il lui semble entendre crier. S’arrêtant un instant, il distingue une silhouette sous la pluie battant, s’adressant de toute évidence à lui. Le rejoignant sous un abris de fortune, Carvalho aperçoit une avalonnaise assez menue à la chevelure rousse éblouissante.

-         On m’a dit que vous cherchiez… Quelqu’un.

-         C’est exact. Et ?

-         Vous ne le trouverez pas ici, et de toute façon, vous n’y êtes pas à votre place non plus.

-         Alors où ?

La jeune femme sourit, avant de se tourner vers l’imposante silhouette de Glenayre.

-         Demain soir.

-         Et comment pourrais-je …

Nouveau sourire, avant qu’elle ne l’interrompe.

-         Vous verrez. Rentrez à votre ambassade, vous y serez bien plus à l’aise, Signor Carvalho. Mais il faudrait que je sache ce qui amène une si noble personne ici… D’autant qu’il semble que vous soyez assez occupé…

C’est au tour du Vice-Amiral de sourire.

-         Autant pour ma couverture, donc. Et bien pour « affaires », bien sur. J’ai une offre pour lui, une offre que je pense qu’il ne voudra pas refuser.

-         Un castillan en affaires dans notre pays d’hérétiques… Vous faites des progrès, Castillan.

Sans lui laisser le temps de répondre, elle se retourne et repart dans la tourmente. Ses habitudes castillanes le pousserait à attendre la fin de l’averse, mais il sait aussi qu’il pourrait attendre longtemps. Comment des gens peuvent-ils vivre ici ? peste-il en reprenant la direction de l’ambassade.

***********

            Le lendemain, séché, rasé et vêtu de manière plus traditionnelle, Carvalho, officiellement ici Fernando Augusta se prépare à se rendre en cour, la Reine Elaine donnant un bal ce soir dans son château de Glenayre. « Augusta » doit rencontrer deux ou trois marchands qui pourraient apporter diverses marchandises en Castille, malgré le blocus. Alors qu’il se prépare à partir, un des petits fonctionnaires de l’ambassade vient le chercher dans sa chambre.

-         Signor Augusta, si vous êtres prêts, le Padre Alphonso souhaiterais vous voir avant votre départ en cour.

-         Dites-lui que j’arrive de suite.

Carvalho maugrée entre ses dents. Alphonso est le représentant à peine caché de l’Inquisition à l’Ambassade. Normalement il ne craint rien, Alphonso ne l’ayant jamais rencontré. Sans doute des recommandations de routine se dit-il en se dirigeant vers la grande chambre de l’Inquisiteur. Mais cela ne l’empêche pas de se sentir un peu nerveux. Il toque poliment à la porte, accueilli par un « Entrez ! » jovial.

Poussant la porte, Carvalho découvre une pièce richement décorée, au centre de laquelle trône un petit homme bedonnant d’une quarantaine d’années. Le Padre lui fait immédiatement signe de s’asseoir.

-         Ne soyez pas si guindé, Augusta, ne faites donc pas temps de cérémonies !

-         Merci, Padre. Vous vouliez me voir ?

-         Oui, c’est exact. Je ne vais pas vous retenir longtemps, rassurez-vous. Pouvez-vous me rappeler le but de votre visite ici en Avalon ? Je n’ai pas eu le temps de lire le courrier ces derniers temps.

Certain que le Padre a pourtant lu en détail sa fausse lettre de détachement, Carvalho s’exécute mécaniquement, faisant mentalement quelques comptes. Pour assurer ce qu’il pense être l’avenir de la Castille, le voilà occupé à mentir à une autorité de l’Eglise… Et cela risque bien de ne pas être pour la dernière fois. Qu’elle marche ou pas, cette affaire ne pourra jamais être rendue publique. Terminant son explication, Carvalho attend l’inévitable question piège. A sa surprise, le Padre se lève, indiquant que l’entrevue touche a s fin.

-         Je suis ravi d’avoir pu parler avec vous et de constater que notre bon pays compte toujours autant de jeunes gens pleins de talent. Je vous souhaite bonne chance dans votre entreprise. Théus vous garde, mon fils.

-         Merci, Padre.

-         Ah oui, une toute petite chose. Ernesto ! Accompagnez le Signor Augusta. Je ne voudrais pas que le Castille perde un si brillant élément !

Sur une dernière courbette, Carvalho ressort de la chambre de l’Inquisiteur, flanqué d’un jeune homme taciturne, vêtu comme un serviteur. Le Padre ne sait sûrement pas qui il est ni ce qu’il vient faire ici. Mais n’ayant pas cru un mot à son histoire, il ne compte en rien lui faciliter les choses… Toujours silencieux, l’homme se met au commande d’un fiacre, ferme la porte derrière Carvalho et fouette les chevaux, emmenant son passager vers Glenayre.

***********

             La salle de bal de Glenayre est presque comble, tandis que des centaines de danseurs évoluent sur la piste de danse. Carvalho a même pu apercevoir la Reine elle même, escortée de plusieurs de ses Chevaliers, ainsi que de Derwyddon, son étrange conseiller aux yeux verrons. Jusqu’ici, malgré une attention de tous les instants, le Vice-Amiral n’a aperçu aucun signe. Il s’est dès lors contenté de jouer son rôle, rencontrant deux marchands avalonnais plutôt ambitieux. Mais plus que l’attente, c’est la présence permanente d’Ernesto qui gêne Carvalho. Pas une fois il n’a réussi a s’en débarrasser plus de temps qu’il ne faut pour aller lui chercher un verre. Silencieux, obséquieux quand il ouvre la bouche, le jeune homme le suit comme son ombre, et Carvalho commence tout doucement à trouver le temps long. Résolu a se distraire à défaut d’autre chose, il avise une jeune et jolie lady.

-         Milady, je suis Fernando Augusta, m’accorderez vous cette danse ?

-         Mais certainement, Signor. Je suis Lady Ann Shelton.

Prenant Lady Shelton par la main, Carvalho la conduit sur la piste, où ils commencent à tourner au milieu d’une cinquantaine d’autres couples.

-         Je désespérais de trouver une cavalière. Ils semble que vos compatriotes ont encore des difficultés à voir dans un Castillan autre chose qu’un ennemi, même battu.

-         Et bien elles ne savent pas ce qu’elles perdent, vous êtes un merveilleux danseur, Signor Augusta.

Ils dansent plusieurs minutes, avant de revenir sur le bord de la piste, immédiatement rejoints par Ernesto.

-         Vous m’offrirez bien à boire, Signor Augusta ?

-         Certainement. Ernesto ! Allez nous chercher deux coupes !

Au moment où ce dernier se met en quête d’une boisson, Lady Shelton esquisse un petit sourire.

-         Etes vous satisfait de la soirée ? Vous semblez soucieux…

-         Oh oui, le Bal est superbe, mais disons que j’espérais rencontrer un vieille connaissance à moi…

-         La soirée n’est pas finie. A votre place, je rentrerai à l’Ambassade. Autant le chercher là où il est.

Un rien interloqué, Carvalho dévisage Lady Shelton, qui affiche toujours le sourire de circonstance pour des propos galants.

-         Oh, regardez, Signor, il semble que votre serviteur ai fait un faux pas. Si vous ne partez pas maintenant, je pense que vous n’en aurez plus l’occasion.

En effet, Ernesto est au sol avec un des serviteurs de la soirée, au milieu d’un plateau de verres renversés. Laissant de côté ses derniers doutes, Carvalho salue Lady Shelton, avant de se diriger d’un pas rapide vers la sortie. C’est à peine s’il s’étonne de voir un jeune homme devant son fiacre, prêt à le faire démarrer. Sans un regard en arrière, il entre dans le fiacre qui s’élance dans la nuit de Carleon.