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Le trajet, bien que
rapide, lui a permis une fois de plus de se rendre compte de l’énormité de
la chose. Le voilà seul, en pays ennemi, sans même l’aval de sa propre
nation, vu le secret de l’affaire. Et en route vers une destination tout sauf
claire, qui pourrait bien être sa dernière. Mais toutes ces noires pensées
n’ont pas suffit à le pousser à descendre, bien que la chose n’aurait pas
été fort difficile. Enfin, le fiacre s’arrête. Ouvrant la porte, Carvalho
se trouve face à un petit manoir, son mystérieux cocher se contentant de lui
faire un signe indiquant la porte. Reprenant ses habitudes, le Vice-Amiral le
remercie, lui jette une pièce et pousse la porte, qui se referme peu après sur
lui. Avisant un chandelier à ses côtés, il s’en saisi, et avance lentement
vers une porte entrouverte par laquelle passe un grand rai de lumière. Comme
pour contrer le caractère incongru de la situation, Carvalho toque à la
porte, s’annonçant d’une voix claire dans son meilleur avalonnais. -
Je suis Felipe Carvalho, puis-je entrer ? Un silence de quelques secondes
se fait sentir, avant qu’une voix ne réponde dans un castillan presque
parfait : -
Entrez, Vice-Amiral, et soyez le bienvenu dans cette modeste demeure ! Laissant de côté le
chandelier, Carvalho ouvre alors grand la porte, pour y découvrir une pièce
largement illuminée au centre de laquelle est dressée une table somptueuse,
dont les fumets alléchant parviennent jusqu’à lui. En face de lui est assis
confortablement un petit homme d’une quarantaine d’année, aux cheveux
blonds lui tombant sur les épaules. D’un sourire un peu moqueur, il lève son
verre de vin - Prenez donc un verre et
trinquez avec moi ! A votre santé, Signor Carvalho ! Tranquillement, Carvalho s’est avancé, installé à l’autre place dressée, et lève son verre. -
A la vôtre, … Il hésite un instant devant le
titre exact. Son interlocuteur semble avoir saisi son trouble, et son sourire
s’en élargit encore. -
Capitaine Berek. Apparemment satisfait de la réponse.
Jeremiah Berek trinque alors, et boit une longue gorgée avant de reposer son
verre. - Nous avons à parler… - Mais cela pourra attendre la fin du repas. -
Certainement. La froideur initiale disparaît
rapidement, tandis que les deux hommes échangent diverses vues sur la situation
de Théah, tout en s’observant attentivement l’un l’autre. Sait-il ce que
je viens lui demander ? s’interroge Carvalho… Il n’a à priori aucun
moyen mais il doit bien se douter qu’il y a quelque chose de gros, pour que je
me sois déplacer jusqu’ici. Laissons-le faire des suppositions. Après tout,
même si ce n’est pas son intelligence que je viens chercher, cela serait
toujours bon à savoir. Servis en silence par un jeune homme, les deux marins
terminent leur repas au moment où Berek entame diplomatiquement les négociations. - La situation de votre flotte n’est guère facile, Signor Carvalho, bien que vous ayez en Enrique Orduno est Amiral capable, très capable même… Bien plus que ses prédécesseurs. - L’Amiral est un modèle pour nous tous, par ses compétences et sa dévotion à notre cause. Effectivement, les temps sont durs pour notre pays. - Et je suppose que vous devez en êtres d’autant plus occupés. On m’a même dit que l’Amiral n’avait pas mis pied à terre depuis le début du conflit. -
Disons qu’effectivement, c’est un homme très demandé. D’autant
qu’il a été mandé récemment par une des plus hautes autorités de
l’Eglise, le Cardinal Esteban Verdugo. Nous y voilà, songe Berek. Il
veut la Croix des Vaticines, et il vient de me faire comprendre discrètement
qu’il sait que nous l’avons subtilisé à Reis. Et ils m’envoient un
Vice-Amiral pour cela. Pour m’honorer peut-être, mais Orduno me déçoit :
les compétences de cet homme seraient plus utiles chez lui… - Il s’agit de cette affaire autour du vol d’une relique Vaticine, si je ne me trompe. - C’est exact. Même en guerre, la Foi reste la chose qui nous rassemble. Surtout en guerre, en fait. Je dois vous féliciter pour la chose : peu d’hommes osent s’attaquer à Reis. -
Mmmmh. Il ne s’agissait pas exactement d’une attaque. J’avoue que
je ne pensais pas recevoir si haut visiteur, tout attendu qu’il soit sur cette
affaire. Carvalho cache un sourire.
Berek comprendra fort vite, mais autant le laisser encore un peu dans le noir. -
Il est exact que les raisons de ma venue sont en partie liée à cette
triste affaire. Il paraît que l’homme a juré votre perte. Berek est toujours à l’aise,
mi-amusé, mi-énervé par la pensée grandissante que la visite de Carvalho a
un tout autre objectif qu’il ne parvient pas encore à saisir. - Et il n’est effectivement pas à sous-estimer, tout isolé qu’il soit. Mais vous piquez ma curiosité : si vous n’êtes pas là pour la Croix… Même si votre présence m’honore, je suppose que vous avez mieux à faire que d’évoquer la situation maritime avec hérétique avalonnais. - Même si cette seule chose valait le déplacement, il est un fait que nous manquons trop de capitaines pour que même mon absence soit pénible. Mes compliments à votre cuisinier, Capitaine. -
Merci pour elle. La décence m’interdit d’en dire plus. Ainsi vous
manquez de capitaines… C’est une proposition ou je ne m’y connaît plus… Nous y voilà, songe Carvalho.
Sa curiosité est piquée, et le mot est lâché. - En effet. Disons que la Castille aurait besoin de faire transporter un… paquet dans les meilleures conditions possibles, et par une mer difficile. - Laissez-moi deviner : le Miroir ou l’Archipel. L’Archipel, probablement, autant que je sache, la Castille n’a pas d’intérêt dans le Miroir. - Exact. Il s’agit en effet d’une mission de transport, depuis une de nos colonies jusqu’au large des côtes de mon pays. Et la Castille est prête à se montrer généreuse. -
Je n’ose imaginer l’importance de la chose, et je ne met pas votre
parole en doute quand à la générosité de votre pays. Même si ce serait un
précédent pour moi que de travailler pour un pays. Enfin, un autre
pays. Les deux hommes sourient a
cette formulation, avant que Carvalho ne reprenne. - Nous avons besoin du meilleur capitaine possible, et nos hommes sont soit trop occupés soit pas assez compétents. Et nous en avons besoin de suite, l’affaire devant être réglée dans les deux mois, soixante-dix jours au maximum. - Rien ne presse. Il ne me faut pas plus de vingt jours pour mener le Black Dawn dans l’Archipel, et la même chose pour revenir. -
Le seul petit problème est que une particularité de ce .. « paquet »
fait que vous ne pourrez pas utiliser le « Black Dawn ». Berek est redevenu pensif,
avant d’éclater de rire. -
Vous voulez faire ramener un bateau ? Qui sait, peut-être un
nouveau navire amiral. Certaines rumeurs circulaient sur ce sujet. Et vous êtes
prêt pour cela à louer à prix d’or les services d’un hérétique honni
par tous vos capitaines ? Vous apprenez, Castillan. Carvalho sourit à cette
remarque. - C’est exactement ce que votre envoyée m’a dit pas plus tard qu’hier. - Bonnie ? C’est donc qu’elle apprend, elle aussi. Résumons les faits : vous voulez que je parte pour l’Archipel, et que je conduise sur le retour un bateau fort important pour votre Armada. - Vous y êtes presque, effectivement. Au niveau de l’aller, je peux mettre un bateau à votre disposition dans les 24 heures. Le Black Dawn ferait trop… Voyant. Et quelque chose me dit que vous ne le sortirez pas si ce n’est pas nécessaire. Reis vous chasse, n’est ce pas ? -
C’est exact. Me reste juste à savoir deux choses, Carvalho. Pourquoi
« presque », et pourquoi moi. Ceci en supposant bien sur que votre
promesse de récompense ne soit pas veine. Je dois vous avertir que j’ai
beaucoup d’imagination. Carvalho inspire profondément
avant de se lancer. - « Presque », car il ne s’agit pas d’un navire… -
Deux ? Cinq ? Devant le secouement de tête
de Carvalho, Berek poursuit. - Dix ? Vingt ? Une escadre ? - Exact. Soixante navires. - Une sacrée surprise pour l’Amiral de Valois, je suppose. Mais vous ne m’avez pas répondu entièrement. -
Si vous avez pu couler cent-quatre-vingts navires, vous parviendrez bien
à en sauver soixante ? Berek s’esclaffe devant
l’audace de son visiteur, avant de le regarder longuement. - D’autres que moi ont une bien plus grande expérience au niveau de l’Archipel. Ne fusse que les Frères de la Côte. - Vous ne voudriez quand même pas que mon gouvernement se compromette avec ces malandrins ? - Et moi alors ? Arrêter de jouer, Carvalho. Pour beaucoup de vos compatriotes, je suis bien pire qu’Allende. Alors pourquoi moi ? - Pour deux raisons. Principalement parce que vous avez quelque chose en quantité énorme, et que c’est cette chose dont nous avons besoin. Je déteste dire cela, mais ce qu’il faut le plus pour traverser la mer, ce n’est pas de la compétence, mais de la chance. Et vous, Jeremiah Berek, en êtes bourré à un point inimaginable… - Vous m’étonnez, Carvalho. Vous voulez dire que vous, un natif de Castille, du pays de la raison, accordez foi à ces… superstitions ? -
J’accorde foi à ce que je vois, Capitaine, et cela me suffit entièrement
sur ce point. Alors, vous êtes dit-on un homme d’action, donnez-moi donc
votre réponse. Berek n’a pas sortis les
excuses attendues par Carvalho pour ne pas répondre de suite. Bien au
contraire, sa réponse est si rapide que le Castillan doute un instant qu’il
ai compris sa question. - Oui. Oui, je conduirais votre flotte jusqu’au large de la Castille. Mais je voudrais quelque chose en plus du payement. - Je vous écoute. - Dites à Orduno de leur botter le cul. Dites lui que sinon c’est moi qui viendrais botter le sien. - Je ne peux vous garantir de lui rapporter vos termes exacts, mais ne vous en faite pas pour cela. L’Amiral est bien plus capable que ne pensent les montaginois. - Il n’est pas au courant, n’est-ce pas ? -
Non, évidemment. Il attend la flotte, le trajet me regarde. Nous
regarde. Je prendrai réception de la flotte près d’une petite île au
sud-ouest de la Castille nommée Punta Mira. Le serviteur de Berek apporte
à cet instant le dessert, que les deux hommes dégustent en silence, le temps
pour chacun d’assimiler l’impossible accord survenu. Une demi-heure plus
tard, les différents détails réglés, Berek raccompagne Carvalho a la porte. - Une dernière chose. Quand je vous ai demandé « Pourquoi moi ? », vous m’avez parlé de deux raisons, avant de n’en citer qu’une… -
Je pensais que vous saviez. Je vous l’ai demandé à vous, Jeremiah
Berek, parce que je savais que vous alliez le faire. Berek regarde Carvalho
longuement, comme s’il le voyait pour la première fois. - Vous saviez que les Rogers me bloquaient ici, vous saviez surtout que plus l’entreprise serait folle, plus je serais intéressé. Et vous avez joué dessus depuis le début. -
« Jamais fait auparavant. Et bien nous allons voir ça ! »
Si ce n’est pas de vous, on vous l’attribue. C’est exact. Comme quoi vous
apprenez également, Avalonais. Nous nous voyons dans soixante-dix jours, à
Punta Mira. Sur un salut, Carvalho rejoint son fiacre, laissant un Berek hésitant entre la fureur d’être aussi prévisible, et l’hilarité devant l’audace du castillan. |