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        Un soleil de plomb frappe le pont du petit Santa Farbella, tandis que Nino Feresta regarde le Vice-Amiral Felipe Carvalho monter une fois de plus lui-même à la vigie. Quand il en redescend, une dizaine de minutes plus tard, Nino l’interpelle.

-         Arrêtez de monter sans cesse la-haut, Carvalho, avec la chaleur qu’il fait, vous allez vous faire du mal. Laissez donc les hommes faire leur travail, et de plus, en supposant qu’il n’ait pas tout simplement filé avec votre argent, votre « capitaine » doit encore être au beau milieu de la mer actuellement.

-         Vous sous-estimez Berek, Nino. J’ai confiance en lui. S’il ne peut pas le faire, c’est que ce n’est pas faisable. Et c’est possible. Il viendra. Et plus tôt que vous ne le pensez.

-         S’il ne s’est pas battu entre temps avec Gabriel Sienda. Vous connaissez l’homme. Compétent, mais assez rigide sur les méthodes. La cohabitation avec un oiseau comme Berek doit lui être… pénible.

Carvalho s’est à plusieurs reprise inquiété de ce point. Sienda est un Chef d’Escadre très compétent, et un homme ayant le sens du devoir. Mais nul doute que les ordres portés par Berek ne lui auront pas fait plaisir.

-         Sienda sait où est son devoir. Comme le nôtre, il est de servir au mieux la Castille.

-         Il est peut-être juste un peu moins libéral au niveau de l’interprétation. Franchement, l’un des deux sera devenu dingue sur la durée du trajet.

Pas Berek, songe Carvalho, interrompu dans ses souvenirs par un cri de la vigie.

- Voile à huit heure !

            Le Vice-Amiral a bondit sur ses pieds, et couru jusqu’à l’échelle de corde. C’est tout juste s’il ne jette pas le marin en bas pour occuper sa place à la lunette. Carvalho compte, jubilant mentalement à chaque nouvelle voile.

-         Deux… Quatre. Non, six. Et six autres de l’autre côté. Douze donc. Mais il en vient encore, et il doit y en avoir d’autres cachées derrière.

Tandis que Carvalho peine a se tenir, Nino a également sorti sa lunette, voyant son Vice-Amiral trop énervé que pour faire un compte correct. Ses estimations dépassent bientôt celles de Carvalho. Au bout d’une demi-heure, il a dénombré cinquante-quatre navires.

-         J’avais raison, Nino. Il l’a fait. IL L’A FAIT. Moins de dix pour cent de pertes 

Faisant signe au navigateur, il lui crie :

- Marche avant, toutes, nous rejoignons le bateau de tête.

            Alors qu’ils se rapprochent lentement, la silhouette de l’énorme trois-ponts devient visible, écrasant le petit Santa Farbella sous son immensité. Bien qu’il en ai vu les plans à plusieurs reprises, Nino Feresta ne peut s’empêcher d’être impressionner par l’allure du bateau. Le « Corazon de Castille » n’est pas seulement l’un des plus grands bateaux jamais construits. C’est également un chef d’œuvre scientifique et artistique. Tandis que le Santa Farbella vient se ranger aux côté du navire amiral, une chaloupe est descendue pour y faire monter Feresta et Carvalho. Ce dernier lui donne quelques ultimes consignes.

-         Si tout s’est fait tel que je l’ai ordonné, notre passager devrait être dans sa cabine. Je vais aller le voir immédiatement, essayez de voir ce qu’il en est auprès de Sienda en attendant.

-         Vous ne me laissez pas le travail le plus facile.

-         Je pense que si, justement. Vous ne connaissez pas Berek.

Sur ces mots, le Vice Amiral enjambe le bastingage, salue formellement un Gabriel Sienda en grande tenue, avant de partir d’un pas rapide vers le château arrière. Résigné, Nino s’avance vers Sienda, qui semble impatient de faire connaître certaines doléances.

            Quand Carvalho rentre dans la vaste cabine dévolue à l’avalonnais, il trouve celui-ci assis dans un fauteuil confortable, un verre de vin à la main. Un second attend le Vice-Amiral.

-         A votre santé, Vice-Amiral !

-         A votre santé, Capitaine !

Les deux hommes trinquent, avant que Carvalho n’interroge Berek. 

-         Comment s’est passé le voyage ?

-         Mmmh. Assez bien dans l’ensemble, même si je n’ai pu éviter certaines pertes. Piloter une telle flotte est une gageure à certains endroits.

-         Six vaisseaux, c’est inespéré.

-         Quatre, en fait. Les deux derniers n’étaient pas prêts pour la traversée. Et dans deux des cas, nous avons pu récupérer les équipages et les redistribuer sur les autres navires.

-         Connaissez vous le nom des navires qui ont sombrés ?

-         Le San Hermano et le San Verdi.

Le visage de Carvalho se décompose un instant. Se reprenant, il fait a nouveau face à Berek.

-         Vous avez réussi l’impossible. Capitaine Berek. Et si la Castille ne le reconnaîtra jamais, sachez que vous méritez toute notre reconnaissance.

-         Vous connaissiez quelqu’un sur le San Verdi ?

-         Mon jeune frère, Andrès. Il y était second lieutenant…

-         Pourquoi ne me l’avez vous pas dit ?

-         Je fais mon devoir, Jeremiah, et celui d’Andrès était sur le San Verdi.

-         Felipe… Je suis désolé.

-         Vous n’avez pas à l’être. Après-demain, je livrerai la flotte au Haut Amiral Orduno, et dans moins d’une semaine, nous serons devant La Pasienga. Sans vous, rien n’aurait été possible.

-         Les montaginois vous y attendent.

-         Oui. Votre travail est terminé, Berek. Nino Feresta, mon jeune second, va vous raccompagner avec le Santa Farbella.

Un long silence suit, tandis que pour la première fois, Felipe Carvalho laisse ses peurs le submerger. Et si Orduno n’était pas aussi bon que ce que l’on espère ? Et si De Jemeppe et De Valois triomphaient ? Comme s’il avait compris, Berek reprend.

-         J’ai vu vos hommes et vos navires. Je sais ce qu’ils valent. Vous avez là de bons équipages, et vos artisans sont imbattable. Les montaginois ne doivent jamais êtres sous-estimés. Leur puissance est énorme. Mais ils ne sont pas invincibles. Si Orduno vaut la moitié de ce que l’on dit de lui, vous pouvez les battre, Felipe. J’en suis sur. 

Carvalho a acquiescé de la tête, et fait un rapide signe de croix.

-         Théus vous entende.

Les deux hommes se lèvent, et remontent sur le pont. Alors qu’ils se saluent une dernière fois, Berek fouille rapidement sa poche, avant de mettre quelque chose dans la main de Carvalho.

-         Prenez ceci. Vous m’avez fait confiance par superstition, vous n’êtes pas à une fois près. Bonne chance, Vice-Amiral.

Tandis que la chaloupe redescend, Carvalho ouvre lentement la main, pour y découvrir le cadeau de Berek. Il met plusieurs secondes à s’apercevoir de la présence de Gabriel Sienda à ses côté.

-         Vice-Amiral, il faudrait que je vous parle. Ce… Cet homme que vous avez envoyé s’est comporté de manière…

-         Ah, Gabriel ! Je tenais à vous féliciter pour la bonne conduite de la flotte. Vous avez réussi à ramener cinquante-quatre vaisseaux, sur une mer démontée ! Grâce à vous, nous affronterons les montaginois à armes égales. Je parlerais de vous au Haut Amiral Orduno.

-         Euh… Oui… Enfin je veux dire… Merci Signor. Mais je…

-         Ce sera tout. Allons, Gabriel, faite redémarrer cette flotte, direction la Bocca. Il est temps d’aller nous battre !

Tout étonné de ces éloges, Sienda s’éloigne pour donner ses ordres, laissant Carvalho contempler dans sa main ouverte un trèfle à quatre feuilles.